De quoi le ruralisme est-il le nom ?

Les chasseurs français annoncent leur intention de présenter une liste dite de « défense rurale » aux élections au parlement européen de juin 2024.
Observons dès l’abord que ces élections, à la proportionnelle intégrale, sont les seules pouvant bénéficier d’un label d’esprit démocratique puisque tout courant substantiel d’opinions peut parvenir à obtenir des représentants élus.
Bien sûr, les chasseurs avancent masqués en cette affaire et doivent cacher leurs fusils derrière un ruralisme qu’il convient d’analyser.
Leur manœuvre n’a rien d’inédit en cette nouvelle échéance électorale où ils entendent figurer et leur ami, Emmanuel MACRON, y verra un affaiblissement mineur mais appréciable du courant nationaliste réactionnaire.
Faisons un peu d’Histoire :
En 1989, le président des chasseurs de Dordogne, atteint d’un prurit politique, lança un parti chasseur : chasse, pêche, nature et traditions, pour tenter d’accéder au parlement européen en juin de cette année-là.
Sa liste, composée essentiellement de ses collègues présidents de fédérations de chasseurs ne parvint pas à atteindre la barre des 5% offrant quatre élus.
Il réitéra, tout aussi vainement, sa tentative en juin 1994 mais, en revanche, fut élu au conseil régional d’Aquitaine.
Or, pour faire une telle campagne électorale, il fallait des moyens en hommes et en argent.
Créé le 27 avril, le CPNT possédait les fonds pour mener immédiatement campagne pour le scrutin de juin.
Et ce qui devait arriver se produisit : le chef du CPNT était condamné en 1998 par le tribunal correctionnel de BORDEAUX pour abus de biens sociaux : utilisation des moyens de sa fédération pour des fins électorales.

 Qu’est-ce que le lobby chasse ?

 Par ordonnance du 28 juin 1941 publiée au JO de l’état français du 30 juillet, sous la signature de Philippe PETAIN, étaient créées les sociétés départementales des chasseurs, devenues par arrêté du 15 novembre 1945, les fédérations.
Le gouvernement de la révolution nationale, d’inspiration fasciste, rêvait d’enserrer le pays dans des carcans corporatistes solidement structurés : tout chasseur doit adhérer et cotiser à la société départementale, une seule par département.
Un lobby était ainsi constitué.
La chasse représente beaucoup moins que ce qu’imaginent les ignorants mais pèse d’un poids écrasant par ses structures pyramidales corporatistes jouissant de la confusion entretenue entre, d’un côté, un militantisme idéologique et partisan, de l’autre, des prérogatives indues de puissance publique par délégation de pouvoirs.
Dotés de moyens financiers considérables, accrus ces dernières années par des cadeaux superflus et les dispendieuses subventions allouées par certains présidents de régions, notamment Auvergne-Rhône-Alpes et Hauts-de-France, ce lobby peut intervenir dans la société sans embarras d’argent

 Qu’est-ce que le ruralisme ?

 En 1789, les bourgeois éclairés par les Lumières, lecteurs de VOLTAIRE, ROUSSEAU et des encyclopédistes, ébranlèrent l’ordre théocratique et l’absolutisme royal, proclamèrent les Droits de l’Homme, célébrèrent la liberté.
Ils découvrirent que le petit peuple des campagnes, illettré, soumis à son clergé, attaché à ses traditions, à l’ordre social établi se montra réfractaire aux idées neuves.
En 1848, lors de la seconde république, le monde paysan envoya à l’assemblée nationale, par un suffrage universel exclusivement masculin, une écrasante majorité de parlementaires monarchistes, catholiques, de droite, cependant que les villes élisaient des républicains.
Les conservateurs les plus avisés comprirent alors que ce qui favorisait leur idéologie et leurs intérêts n’était pas un suffrage censitaire réservé aux riches et aux éduqués, mais un suffrage universel permettant au clergé et aux notables ruraux de faire voter les masses campagnardes.
En 1871, à la chute du second empire, l’observation sociologique se confirma et les campagnes élirent une assemblée dominée très largement par les royalistes des deux chapelles dont la division empêcha une restauration et l’adoption en février 1875 d’une troisième république par défaut.
La preuve était faite. Politiquement, les villes portent les idées nouvelles, révolutionnaires, socialistes et dangereuses, et les campagnes restent acquises aux curés et aux hobereaux, à l’église et au château.
Il serait intéressant d’étudier les variantes régionales mais je renvoie mes amis lecteurs à ces études érudites que je ne peux qu’évoquer ici.
Globalement, jusqu’aux années 1960, la campagne élisait le parti des Indépendants et Paysans et les villes, leurs banlieues rouges, élisaient des progressistes.
Or, cette donnée sociologique des trois derniers siècles ne correspond plus à la réalité du jour.
La diffusion de la culture, la généralisation de l’instruction, les moyens de communication, le brassage des populations, l’évolution des strates sociales et professionnelles ont fait disparaître cette « arriération » caractérisant un monde rural soumis, obscurantiste et traditionaliste.
Cette « arriération » ruraliste existe encore dans certains pays vivant sous le joug de la religion : Turquie, Iran, Egypte.
Le ruralisme - qu’appellent démagogiquement les dirigeants de la chasse pour défendre leur loisir de mort - n’existe plus en Europe.
Ils nourrissent la nostalgie des chouans, des superstitions, des chouettes clouées sur les portes des granges, des crédulités puériles, des soumissions aux petits notables locaux, ce monde est mort dans la seconde moitié du 20ème siècle.
Certes, il reste des esprits hermétiques à l’intelligence et la compassion, mais il ne se rencontre pas davantage à la campagne qu’à la ville puisque les populations des villes et des campagnes s’homogénéisent par une sorte d’osmose.
Ainsi, pour s’en tenir au loisir de mort qui suscite une liste de candidats aux élections européennes, observons qu’il y a davantage d’opposants à la chasse en campagne qu’en ville, nombre d’urbains ignorant même que ce loisir existe encore et ne s’y trouvant pas confrontés.
L’invocation du ruralisme en politique ne désigne pas une appartenance géographique mais une sorte de retard culturel et une nostalgie qui n’est qu’un mirage.
Oui, désolé pour les réactionnaires fort à la mode, la connaissance du passé ôte l’envie de le revivre.
Je doute qu’il y ait un jour un âge d’or, mais ce qui est sûr est qu’il n’est pas derrière nous.
Bref : abolissons la chasse et célébrons les droits du Vivant.

Gérard CHAROLLOIS

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